Le bavardage de notre esprit
Christophe
Andrée
Notre cerveau est une extraordinaire machine à produire des pensées. Extraordinaire mais très
difficile à arrêter.
Dès que nous nous réveillons, la production de pensées commence. Sénèque parle, dans son traité De la tranquillité de
l'âme, du «tourbillonnement de l'âme qui ne se fixe à rien...» Dès le matin, se réveiller c'est commencer à penser, ou
plutôt à être assailli par un flot de pensées. Qui nous parlent de tout : du
passé, du futur. Moins
souvent du présent.
Et de fait, ce que nous appelons penser ou réfléchir, ce n'est pas produire des pensées (ce
mouvement existe en dehors de notre volonté ou de notre intervention) mais trier ses pensées, les organiser, les
hiérarchiser, essayer de se focaliser sur quelques-unes, de les développer, tout en essayant d'en écarter d'autres. Voilà pourquoi
il est vain d'espérer
que la méditation nous conduise rapidement et sur commande à une sorte de silence de l'esprit, à une
absence de pensées. Cela se produit parfois, mais c'est par intervalles, par moments. Puis le
bavardage reprend.
«La conscience règne mais ne gouverne pas»,
disait Paul
Valéry. J'ai toujours aimé cette phrase, qui me semble-dire l'essentiel : la différence entre la
puissance et la toute-puissance. Matthieu Ricard compare, dans la tradition bouddhiste, le flot de nos pensées à une troupe de singes qui s'agitent et piaillent sans cesse, sautant d'une branche à une autre, toujours en mouvement. Quel tumulte!Et quel risque de
confusion ! Que faire ? Ce mouvement est impossible
à stopper, difficile à contrôler. Et le risque, c'est qu'on remplace alors cette dispersion par de la concentration
sur une seule pensée : c'est ce qui
s'appelle une obsession, et ce n'est
guère mieux. Autre risque, celui de la distraction: on remplit notre esprit
d'autre chose, quelque chose de facile, d'extérieur, de canalisé, d'assez fort pour capter notre attention. Et
du coup, on arrête ce bavardage. Remplissage contre bavardage. Pourquoi pas?
Mais on peut aussi développer d'autres voies. Dans la pleine conscience, nous
allons ainsi renoncer à vouloir arrêter ou fuir le flot de nos pensées, et
choisir plutôt que d'observer. En
faisant une sorte de pas de côté: penser et se voir penser. Le zen propose
la métaphore de la cascade : on est
entre la chute d'eau (le flot de nos pensées) et la paroi du rocher. Légèrement décalé, on s’observe penser;
on n'est plus sous le flot (distance), mais on n'en est pas loin (présence). On
utilise ainsi nos capacités de conscience réflexive, qui consistent à
s’observer soi-même. Mais peut-on
vraiment s'observer penser ?
« On ne peut pas, disait Auguste Comte,
se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue.» En Matière de conscience, c'est pourtant possible: il
faut juste beaucoup, beaucoup
d'entraînement...