Afin de vous donner un aperçu de ce qu'est la
pratique du zen, nous nous reportons à l'excellent texte d'Eric
Rommeluère ci dessous. Merci à Eric.
Extrait de "Les bouddhas naissent dans le feu", Paris, Editions du Seuil, 2007, pp. 201-206 :
"Voilà, vous avez décidé de sauter le pas.
Vous
voulez faire de la méditation zen! La méditation consiste-t-elle à
faire ou à ne pas faire ? Difficile à dire! En tout cas, il faut bien
commencer par quelque part, comme de venir dans un groupe ou dans un
centre.
Mais tout d’abord,
réfléchissez. La méditation zen est un bouleversement. Avez-vous envie
d’être bouleversé ? Cette toute première fois, serez-vous à la hauteur
de votre hardiesse ?
Évidemment,
pour cette première, n’arrivez pas en retard ou en courant. Préférez un
pantalon large qui ne vous serre pas à la taille. Soyez propre, mais
évitez les parfums. Enlevez vos bijoux. Soyez naturel.
A
l'entrée, laissez vos chaussures. Il ne s’agit pas simplement de se
déchausser, mais de réapprendre la délicatesse dans les gestes les plus
simples. Posez doucement vos chaussures, la gauche est à gauche de la
droite, la droite est à droite de la gauche. Enlevez également vos
chaussettes. Avec vos chaussures, laissez aussi vos idées sur le zen,
vos lectures, toutes ces pages que vous tourniez encore et encore dans
votre tête il y a peu, tous vos jugements sur ce qu’est le bouddhisme ou
non, toutes vos attentes, même les plus belles. Oui, laissez-les à la
porte d’entrée. Glissez-les une à une dans vos chaussures. Non qu’il
faille négliger les idées, les pensées, bien au contraire, mais
déposez-les simplement avec soin à la porte d’entrée. Vous les
reprendrez tout à l’heure. C’est la bonne manière de commencer.
L’esprit frais. Alors vous pouvez entrer.
Dans
l’espace qui vous est proposé, vous verrez qu’il n’y a (presque) rien.
Ne soyez pas désarçonné. Nous enlevons les images pour tenter de toucher
la réalité nue de l’expérience. Pouvez-vous réellement vous rencontrer
vous-même ? Directement, sans l’intermédiaire de quoi que ce soit. Un
espace vous est offert.
Une fois
passé la porte d’entrée, vous vous inclinez les mains jointes dans un
geste de gratitude. Vous prenez un coussin rond pour vous asseoir
dessus. Tâtez-le soigneusement : est-il suffisamment épais, suffisamment
large ? Vous devez apprendre à jauger les coussins, trouver celui qui
sera adapté à votre propre morphologie. Et puis, vous vous asseyez face
au mur.
La méditation est une
expérience totale. Elle met en jeu tout à la fois le corps, la
respiration et le mental. Fondamentalement, il n’y a que trois points à
retenir dans l’apprentissage de la méditation : vous devez être stable,
vous devez être tonique, vous devez vous sentir à l’aise.
La
stabilité est assurée par le trépied formé des jambes croisées et des
fesses surélevées par le coussin. Prenez la position du lotus, du
demi-lotus, ou à défaut placez simplement un pied sur le mollet opposé.
Les deux genoux doivent toucher le sol avec une égale pression.
La
tonicité se trouve en redressant la colonne vertébrale. Ne vous asseyez
pas sur le haut mais sur le bas des fesses. À partir du trépied que
forment les jambes et les fesses, redressez doucement la colonne, puis
la tête, rentrez délicatement le menton et abaissez le regard devant
vous sans fixer un point particulier. Si vous n’arrivez pas à croiser
les jambes, vous pouvez également vous asseoir à genoux sur un coussin
ou sur un banc ou même encore sur une chaise. La rectitude de la colonne
est l’axe de la méditation. Elle donne sa force à la posture.
Sentez
comme votre corps est solidement ancré dans le sol et qu’en même temps,
il se déploie avec souplesse dans l’espace. Le tonus signifie qu’il n’y
a ni tension excessive, ni relâchement. Ne vous asseyez pas en
tailleur. Cette position ne permet pas de maintenir longtemps la
stabilité et le tonus.
Placez
votre main gauche sur votre main droite, les pouces se joignant à
l’horizontale. Les mains sont posées sur les pieds et contre le corps.
Pensez à décoller légèrement les bras du buste. Vous fermez la bouche et
respirez par le nez. Le souffle est tranquille. Il n’a pas besoin
d’être modifié. En redressant le buste, la cage thoracique n’est plus
comprimée, et vous pouvez respirer librement, doucement, sans
contrainte. Pensez seulement à ne pas faire de bruit avec votre
respiration.
Et l’esprit ?
Il existe différentes techniques et méthodes de méditation zen. Vous les apprendrez plus tard. Ne soyez pas pressé.
Pour
l’instant, contentez-vous simplement de voir et d’écouter. Il n’y a
plus de bruit à l’extérieur mais, en vous, qu’est-ce qui apparaît ? Le
silence ou bien le bruissement de l’esprit ? Essayez simplement de
développer un regard panoramique, accueillez tout ce qui surgit : les
pensées, les sensations ou les émotions. Ne les refusez pas. Ne les
poursuivez pas. En étant fixé, ancré dans cette expérience vivante du
corps.
C’est tout ?
Oui. Cela semble trop simple ?
Après,
chacun s’aperçoit rapidement combien le corps, la respiration ou le
mental peuvent être sources de confusion, de difficultés en tout genre.
On n’arrive pas à croiser les jambes, on a mal, on se sent tordu, la
respiration est difficile, saccadée, hachée. L’esprit va dans tous les
sens, divague ou encore s’endort.
Ce n’est pas comme dans les livres!
Effectivement.
Mais il faut bien partir de quelque part, de ce corps, de votre corps
parfois ferme, parfois chancelant ; du mental, de votre mental parfois
aiguisé, parfois embrumé. Toute l’habileté va consister à métamorphoser
tous les obstacles intérieurs, que votre corps, votre respiration et
votre mental deviennent le creuset de l’éveil.
Bien sûr, il vous faudra une aide, pour vous orienter, pour vous guider. Un apprentissage sera nécessaire.
Si
vous ne vous souciez pas de l’extravagance de la méditation, en bref si
vous y revenez, n’hésitez pas à demander conseil : pas de vagues
recommandations mais de véritables conseils pour vous inspirer, pour
pénétrer profondément cet espace intérieur.
Pour toucher votre propre cœur.
Il
vous faut au début ressentir la stabilité intérieure, la tonicité,
jusqu’à ce que vous vous sentiez à l’aise. Être à l’aise possède bien
sûr une dimension physique : le corps vit totalement la méditation sans
obstacle ; mais être à l’aise recèle également une dimension
psychologique : c’est la confiance. Soyez confiant en vous-même.
Au fur et à mesure des méditations, les perturbations vont se calmer. Vous allez vous sentir tranquille, apaisé.
Mais ce n’est pas là la fin de la méditation, ce n’est au contraire que la toute première étape. La porte d’entrée.
À partir de ce calme, il vous faudra ensuite aller plus loin, faire un saut dans l’inconnu.
Il
existe différentes techniques pour calmer l’esprit, mais pour faire ce
saut-là, vous verrez qu’il n’existe fondamentalement aucune méthode.
Trois
coups de cloche marquent le début de la méditation, deux la fin. Il n’y
a rien entre ces deux moments, pas un bruit, personne pour vous
observer, personne pour vous parler. Telle est la manière traditionnelle
du zen : seulement vous avec vous-même. Et quelque part l’inconnu.
Avant
de vous installer dans l’assise droite, exercez-vous à la méthode
traditionnelle d’expulser l’air des poumons : vous posez les mains sur
les genoux puis, trois ou quatre fois, sans bruit, vous expirer
longuement la bouche entr’ouverte et vous inspirez par le nez. Ensuite,
vous vous balancez de gauche et de droite, sept ou huit fois, dans des
mouvements de moins en moins amples jusqu’à trouver la rectitude du
corps. Vous joignez les mains et vous vous inclinez.
À
la fin de la méditation, avant de vous relever, procédez de même, mais
en sens inverse. Vous inclinez les mains jointes, vous vous balancez de
droite et de gauche dans des mouvements de plus en plus larges, puis
vous expulsez l’air, la bouche entr’ouverte, tout en inspirant par le
nez. Prenez le temps de ces temps de transition.
Ne vous levez pas d’un coup.
Vivez le corps dans la lenteur.
Après
la méditation assise, vient le temps de la méditation marchée. Prenez
une attitude digne, toujours stable, tonique, à l’aise. Le corps est
redressé, la tête également, le regard abaissé devant soi. Le poing
gauche enserre le pouce gauche, la main droite enserre le poing gauche,
le pouce droit appuie à la racine du pouce gauche, et les mains sont
posées délicatement contre le sternum, les avant-bras à l’horizontale.
Et vous marchez au rythme de la respiration : vous avancez d’abord le
pied droit et, pendant toute l’expiration, vous déportez le poids du
corps sur la jambe avant, la jambe arrière restant détendue mais sans
que le talon décolle du sol.
À
l’inspiration, le pied arrière passe devant et l’on recommence le
processus en portant le poids du corps sur cette jambe avant. Le pas
s’harmonise avec le souffle et l’on se contente de faire un pas l’un
après l’autre.
A la fin, le
responsable de la méditation récite la dédicace : "Que ces vertus qui se
répandent en tous lieux tarissent la source des souffrances et nous
permettent avec tous les êtres de réaliser la voie de l'éveil."
Quiconque
découvre l'inconnu, redécouvre l'autre. Plus d’une heure s’est passée.
Vous sortez. Vos chaussures n’ont pas bougé de place.
Aucun mauvais génie ne les a emportées.
Aucun mauvais génie ne les a emportées.
Et vous, avez-vous changé ?"
